Retour sur la rencontre des étudiants lyonnais à Paris

 

Pastorale des Jeunes Lyonnais à Paris – lundi 15 décembre 2014

Intervention de Mgr Philippe Barbarin, archevêque de Lyon

 

La prière du « Je vous salue, Marie »

 

(Avertissement : il s’agit de notes prises par l’équipe de la pastorale des Lyonnais à Paris ; le cardinal Barbarin ne les a pas relues, et elles ne l’engagent nullement.)

 

 

Le « Je vous salue, Marie », c’est une prière qui est beaucoup trop connue pour l’être bien ! Je vais essayer de la réveiller pour vous.

Le texte de la prière se divise nettement en deux parties. La première exprime une admiration, et elle est strictement évangélique (elle reprend la salutation de l’ange Gabriel, et quelques phrases d’Elisabeth au moment de la Visitation). La deuxième partie découle tout naturellement de la première : nous exprimons à Marie toute la confiance que nous lui portons.

 

a) « Je vous salue, Marie, pleine de grâce »

L’ange Gabriel apparaît déjà dans l’Ancien Testament, au livre de Daniel (chap. 7 et 8), au moment de la fin de temps. Si c’est lui qui est envoyé à Marie, c’est pour signifier que la venue de Dieu dans notre chair est l’acte ultime de son engagement dans la vie humaine.

Dans sa salutation, l’ange n’utilise pas le nom de Marie, qui n’apparaît que plus loin (au moment où il dit « Sois sans crainte, Marie », phrase qui fait écho au « Sois sans crainte, Zacharie », prononcé lors de l’annonce à Zacharie de la naissance de Jean-Baptiste). À la place, il emploie le nom, intraduisible, de kécharitoménè, « grâciée » au sens propre (c’est un passif, en grec). C’est vraiment le plus beau nom de Marie, qui nous apprend que Marie est toute entière faite de grâce, que l’amour de Dieu la façonne tout entière, sans scorie. Nous aussi, nous sommes appelés à connaître la grâce que Dieu nous fait, sans nous apesantir outre mesure sur notre péché.

Bien sûr, la question de la grâce n’est pas quantitative ; c’est pourquoi la traduction « pleine de grâce » est un peu malheureuse (et pire encore, « comblée de grâce », comme s’il y en avait trop !). À aucun moment, Marie ne se départ de son humilité, telle que son chant du Magnificat la dévoile quelques jours plus tard (« Il s’est penché sur son humble servante », « Le Puissant fit pour moi des merveilles »).

La saluation, kairè, « réjouis-toi » au sens propre, vient de la même racine (qui a donné en français le mot « charisme »), si bien que les paroles de l’ange constituent presque un jeu de mots avec kécharitoménè !

La question de Marie à l’ange, enfin (« Comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge ? »), est une question belle et digne, qui est l’expression de sa liberté. Elle reçoit d’ailleurs de l’ange une explication qui n’explique rien, mais heureusement, un signe lui est donné à côté d’elle : sa cousine Elisabeth. C’est comme nous, lorsque nous peinons à comprendre tel ou tel passage des écritures, telle parole de Dieu. Souvent, il nous suffit de regarder autour de nous, et nous avons aussi nos cousines Elisabeth, dont la vie nous éclaire. Par exemple, pour les Béatitudes : il y a toujours, dans notre entourage, une personne pour illustrer chacune d’elles. Face à la Parole de Dieu, notre intelligence est donc sollicitée, mais notre réaction est forcément personnelle.

 

b) La salutation d’Elisabeth

Hélas, lorsque Marie arrive chez Elisabeth, l’Evangile ne nous rapporte pas les paroles qu’elle prononce, mais seulement celles d’Elisabeth. Elle appelle Marie « la mère de mon Seigneur », alors que Marie est enceinte depuis dix jours seulement ! Et elle ajoute une phrase superbe : « Heureuse celle qui a cru aux promesses qui lui ont été faites de la part du Seigneur ». S’il n’était pas à craindre qu’il devienne trop long, il faudrait presque rajouter cette phrase au « Je vous salue, Marie » ! En effet, il manque sinon d’une phrase qui nous rapproche, chrétiens d’aujourd’hui, de la situation de Marie – et cette phrase serait alors une invitation à la conversion personnelle, à la suite de Marie.

L’expression « le fruit de tes entrailles » est précieuse, elle aussi : il ne faut pas dire « ton enfant », car Jésus est donné à toute l’humanité. Le possessif laisse à penser que Marie s’approprierait Jésus. Il faut le souligner : ce cas précis montre combien l’Evangile nous révèle des choses plus profondes que ce que nous pensons de nous-mêmes – c’est pourquoi il faut le scruter, plutôt que le reformuler à notre aune.

Le nom de « Jésus », enfin, est la clef de voûte de la prière. C’est surtout visible en latin (benedictus fructus ventris tui Jesus), puisqu’en français, on dit « Jésus, le fruit de tes entrailles etc. »

 

c) « Sainte Marie »

La conclusion du « Je vous salue, Marie » est plus récente ; elle date de 1260 environ – alors que les dévotions mariales sont attestées dès l’an 150, par des inscriptions retrouvées dans la grotte de Nazareth.

Quelle étymologie retenir pour le nom de « Marie » ? Il en existe énormément, mais on peut garder en mémoire les plus significatives : dans le livre des Nombres, « Mariam » est interprétée comme « chérie, bien aimée » ; dans le livre d’Isaïe, le sens retenu pour « Myriam » est « dans les sommets, dans les hauteurs ».

On peut aussi segmenter le nom de cette manière : en hébreu, mar signifie « goutte », et iam « mer ». Marie est donc une goutte d’eau dans l’océan de l’amour de Dieu. Cette interprétation a d’ailleurs donné lieu à une très belle erreur de traduction : en latin, la goutte de la mer se dit stilla maris ; mais on a fini par lire stella maris, « l’étoile de la mer », qui est devenu un vocable marial très utilisé.

 

d) « Mère de Dieu »

Le titre de « Mère de Dieu », en grec théotokos (donc plus exactement « enfanteuse de Dieu »), a donné lieu à un conflit important dans l’Église. Le patriache Nestorius s’opposait à cette dénomination d’origine populaire : il préférait « Mère du Christ », car Dieu n’a pas de mère ! En 431, cependant, grâce à l’énergie de saint Cyrille d’Alexandrie, le concile d’Ephèse a justifié le terme de théotokos. On parle de « communication des idiomes », ce qui est une des grandes audaces de la théologie chrétienne : tout ce qu’on peut dire de Jésus, on peut vraiment le dire de Dieu. Par exemple, à Noël, Dieu est né !

Arrêtons-nous aussi sur le rôle du père, de saint Joseph : c’est à côté de ses parents que Jésus a appris à être un homme. On peut légitimement se demander si ses prises de parole, pendant sa vie publique, ne leur doivent pas beaucoup. Par exemple, la prière de Jésus au chapitre 11 de saint Luc (l’exomologèse : « Père, je te rends grâce » etc.) doit beaucoup au Magnificat de Marie.

 

e) « Priez pour nous, pauvres pécheurs »

Il n’y a qu’en français que les pécheurs sont « pauvres »… Le mot le plus important, c’est en fait le « nous ». Si seulement les catholiques pouvaient mériter leur nom, et avoir un cœur véritablement large ! Quels noms viennent-ils à nous lorsque nous demandons à la Vierge de prier pour nous ? Il faut prier pour ses proches (et même pour les péchés de ses parents), mais aussi pour ceux qui sont loin de nous et que nous ne verrons peut-être jamais (les prisonniers, le patriarche de Bagdad, etc.). Cela fait penser à la phrase de la prière du « Confiteor » : « C’est pourquoi je supplie […] vous aussi mes frères, de prier pour moi le Seigneur notre Dieu ». Si donc il y a quatre cents personnes à la messe, cela veut dire que 399 m’ont demandé de prier pour elles !

 

En conclusion, quel est le meilleur moment pour prier le « Je vous salue, Marie » ? D’une certaine manière, c’est lorsque l’on vient de se confesser. C’est un moment où on pourrait presque remplacer « Marie » par son prénom à soi, tant la grâce de Dieu qui vient de déferler sur nous renouvelle notre vie et notre baptême, et tant la responsabilité qui nous incombe, de prier pour ceux qui n’osent pas aller se confesser, ou pour ceux qui ne connaissent pas le Christ, est grande. Ces dons que Dieu me fait, ils sont destinés à tous les hommes.